Chasse aux nazis & cake aux pommes
Une édition spéciale du rutilant journal culturel du Terrier
A vrai dire, je ne partais absolument pas pour vous raconter ça ce dimanche. Et à l'heure où j'écris ces premières lignes (samedi 26 octobre, 9 heures 07, dans le canapé du chat que je visite deux fois par jour afin de lui faire ses piqûres d'insuline), je ne sais pas vraiment ce que je vais vous raconter. Si ça ne tenait qu'à moi, je m'allongerais juste par terre en criant des sons vagues, des gargouillements. Pourtant, il y a un élan. Une sorte de logique. Je ne peux pas me pencher de nouveau sur la lettre prévue après cette semaine. Ce n’est pas un truc émotionnel, je pense qu’il faut se défaire de ça, notamment dans la lutte contre les groupuscules. J’ai des journaux et du temps, pas envie de m’épancher; c’est autre chose.
J'ai toujours du mal à définir l'écriture. Je crois que c'est d'ailleurs un questionnement très commun. Tantôt c'est revenir sur ses pas et se défaire, se refaire, s'entêter aussi. Tantôt c'est dénicher un rien, un indéfinissable, s'y attarder et le tendre à d'autres, en espérant que ça ira rencontrer quelque chose en eux. Je trouve que c'est rarement facile. L'écriture est un travail de forçat. Je n'aime pas tellement les clichés, et ceux en la matière sont nombreux. L'auteurice soudainement touché•e par les muses, qui tape sur le clavier de son ordinateur avec un visage impassible, ça n'existe que dans les téléfilms (et encore, je crois que l'écrivain ronchon et en manque d'inspiration est plus fréquent). L'écriture me fait l'effet du travail des bousiers : on roule une boulette de caca, inlassablement, et on attend que ça devienne peut-être un trésor. Peut-être. J'écris comme je laboure. J'écris comme je marche dans la boue. J'écris parce que c'est comme ça. Je ne dis pas parce que c'est essentiel ou vital. Je déteste quand on dit ça, c'est dépolitiser les besoins vitaux, leur faire revêtir un aspect poétique et vaguement bourgeois. Je peux vivre sans écrire, et même bien vivre. Peut-être même mieux vivre, parce qu'à l'ouvrage je me cherche, me fouille, me visite. J'enfonce mes doigts dans des plaies ouvertes, je tâte, je tire. Je me déteste aussi, me juge, me noie, m'efface, me déblaye, m'épouste, me dérange, me bouleverse, me déverse, me brûle, me refais. J'écris parce que j'écris. Alors j'écris ici la semaine de chasse aux nazis et de cake aux pommes au café adoré.
Je me trouve assez inadaptée pour la vie. J'ai beaucoup de mal avec les rapports sociaux, je n’y comprends pas grand-chose. Je trouve que je dis et fais des choses inappropriées. J'ai du mal à connecter. Je me sens très souvent à côté de la plaque. Je me fustige pendant des heures de choses que j’ai pu dire ou faire, ne pas dire ou ne pas faire. Je n'aime rien tant qu'être seule chez moi (avec Verlaine Ty Miaou donc pas vraiment seule), à ne rien faire de spécial. J'ai du mal avec la foule, le bruit, les stimulations en général, l'imprévisible, le mal fichu. Des plans qui changent me contrarient. Maîtriser des trajets soumis à des horaires m'angoisse. Devoir réclamer aux gens de faire leur part me fatigue, et ça va de me payer pour un travail ou de se renseigner sur un sujet. En plus, j'ai des cycles hormonaux qui font que j'ai quand même souvent envie de pleurer et de mourir, la faim me rend maboule et je trouve globalement les humains très chiants en plus d'être cons. Je ne suis pas sympa, pas patiente, pas pédagogue. Je suis rigide et dure, Capricorne et une connasse : je ne me fais pas d'illusions sur moi. Je suis une introvertie qui donne le change depuis des années et s'épuise donc doucement. J’assume assombrir peut-être le tableau puisque je ne contrebalance par aucune de mes éventuelles qualités, autant que j’assume l’immense part de vérité dans tout ça.
En bref, la vie : flemme.
Mais si je veux bien à ma mort qu'on dise que j'étais chiante, rigide, méchante, mesquine, jamais, ô grand jamais, on ne pourra dire que je serai restée silencieuse. J'y mets un point d'honneur. J'en fais une nouvelle rigidité, une nouvelle méchanceté. Je ne me tairai jamais.
Depuis quelques jours, je nettoie la ville de stickers du groupe d'extrême droite Némésis. A rejoint dans cette veille un visuel inquiétant, pas assimilé à un groupe en particulier mais dont le graphisme laisse à penser des accointances avec le GUD (ils étaient pour certains sur des stickers antifascistes). Si on se demande si c’est une croix celtique, c’est une croix celtique, c’est aussi simple que ça. Ça me rappelle les jours de débat sur Musk et son salut romain. Quand il y a un doute, il n’y a pas de doute. Je crois que dans ce petit trésor de créativité fasciste débusqué, la mécanique du dog whistle, mécanique qu’on pourrait résumer par « celleux qui savent savent », agit pleinement.






Dans cette édition spéciale, je vais essayer de vous donner des ressources sur l'extrême droite radicale qui accompagne la montée du RN. Je pourrais vous raconter ce que c'est, d'être une antifasciste introvertie, d'avoir chassée seule un néonazi qui posait des stickers, d'entendre des conneries dans un magasin et du coup de ne plus vouloir y mettre les pieds. Je n'ai pas trop envie, pas par paresse mais parce que je suis fatiguée d'être méchante et de le masquer, de revenir sur ces épisodes où on a forcément trouvé que j'étais une grosse conne alors que je n’étais qu’à 3% de mes capacités, que je me mordais la langue. Dans ce fameux magasin, je suis entrée alors que le propriétaire et une cliente parlaient de la casse en manifestation, « Nan mais quand ce sont des petits commerces, je ne suis pas d’accord ». Un pot de pâte à tartiner vegan à la main, je suis intervenue : « Quel petit commerce a eu sa vitrine cassée ? ». Bruit de crickets. S’en suit une espèce de conversation, difficile de la qualifier clairement de « conversation », avec au cœur cette merveilleuse phrase à laquelle je repense depuis beaucoup : « Nan mais ici, on est tranquille niveau fachos ». Foudroyant, oui… C’était édifiant. Le propriétaire, en définitive un bel abruti, m'a expliqué que non, l’humiliation c'est pas bien, il a mélangé fascistes et Bayrou (en bref : moi je suis pour l'humiliation des fascistes, lui disait “ouin, quand les gens se moquent de Bayrou et son gros ventre cépabien moi je suis gros et de gauche” : je soupire fort, tout mélanger à ce point… Ouvrez un bar à cocktails monsieur, vous avez un talent naturel)(je n'écoutais pas les hommes, je n'écoute plus les hommes queer, la porte que je laissais entrouverte est brutalement refermée). Le ton paternaliste a toujours une seule vertue : me transformer en furie.
Finalement, je vous ai déjà expliqué brièvement cette déconvenue. Mais ce sera la seule exploration intime car tout ça, je n'y comprends rien. A la base, je bouquine et mange des gâteaux. Je ne suis pas censée devoir prendre sur moi pour ne pas péter trois guéridons face à des gugusses persuadés de professer la grande vérité à propos des fafs. Je ne suis pas censée savoir tout ce que j’ai appris ces dernières années; je sais faire des crêpes et comment fonctionnent les active clubs, y a un souci. Je ne suis pas censée avoir peur d’être attaquée, me demander ce que ça ferait, un tournevis dans les reins. Je ne suis pas censée faire du sport pour être capable de gérer une descente. C'est d'ailleurs le premier point qu'on va aborder, ce qu’on fait reposer sur les autres.
Nique les fafs et les excuses
“Je ne suis pas trop l'actu, ça m'angoisse trop”. “Han mais ça je ne peux pas”. “Ils me donnent envie de vomir”. “Ils sont débiles”.
Je sais. Moi aussi, je lève les yeux au ciel.
D’une part, personne n’aime suivre les infos. Quel que soit le sujet, sauf si par infos on entend lire Astrapi. Personne n’apprécie particulièrement compter le nombre de morts en Palestine, se péter le ciboulot en essayant de comprendre le vote du budget, surveiller les actions de nazillons nostalgiques du Zyclon B. Ce n’est pas une passion. On dit rarement « J’aime les chiens, le thé à la bergamote et surveiller un groupuscule nationaliste qui a potentiellement des armes planquées ». On peut trouver un contentement, par exemple dans l’érudition. C’est déjà ça. Après, c’est difficile de briller avec ça en société, j’en conviens. Encore une excellente raison de faire bande à part.
Si personne n’aime suivre les infos, personne n’y est insensible non plus. Les « Moi je peux pas », posant la personne qui énonce ça en être subtil et bien au-dessus du ressenti de la plèbe qu’elle imagine capable de regarder des enfants être démembrés sans sourciller ou une foule cagoulée faire des saluts nazis, ont tout mon mépris. On ne peut pas manger des blettes cuites à l’eau. On ne peut pas regarder Carrie. On ne peut pas écouter un homme raconter ses exploits sur Strava. On ne peut pas non plus regarder des massacres en direct, des nazis descendre dans des bars, des nationalistes chasser des exilé•e•s. Non, on ne peut pas. Et c’est heureux.
Je ne sais plus comment expliquer avec un semblant de sympathie qu’il faut sortir de la dépolitisation par l’excuse de la sensibilité. L’hyperpsychologisation a fait de grands dégâts. Nous sommes des êtres égaux sensiblement, deal with it Géraldine et lis les infos.
Il s’agit donc, dans le cas de la dépolitisation, si des gens ont la patience et la pédagogie de s’y atteler, de pousser à s’informer. De proposer un protocole. La fatigue informationnelle est un sujet, mais finalement pour très peu de gens. Elle survient surtout quand on traîne sur internet pendant quatre plombes et est donc soumis plusieurs fois à des images et des sujets difficiles. Elle survient parce qu’on s’informe justement énormément, et/ou parce qu’on s’informe mal, sans cadre.
Un protocole donc, ébauche :
Établir une durée : une heure chaque week-end, vingt minutes tous les jours, selon son propre rythme et ses propres envies. Si on veut commencer sa journée avec ça ou ne le faire que le midi, un jour sur deux, zou : on sait ce qui est bon pour nous.
Choisir un support : un journal, une émission. Non, les réseaux sociaux ne comptent pas. Il faut des infos, pas des avis. Si l’information n’est pas absolument pas neutre, ce qu’on peut tout à fait comprendre en mettant côte à côte L’Humanite et Figaro, mûrir sa réflexion sur un sujet, la radicaliser, se fait aussi grâce à une forme d’autonomie. On peut s’informer, réfléchir, et aller ensuite voire telle ou telle personne, ce qu’elle en dit, pour s’en nourrir. S’informer ne se fait pas sans nuances, temps de réflexion, d’assimilation, d’apprentissage.
Noter les sujets qu’on veut suivre et ceux sur lesquels on veut s’éduquer. Il faut cependant garder en tête qu’on ne peut ni tout suivre, ni tout savoir, ni tout comprendre. Je m’estime extrêmement bien renseignée sur l’extrême droite et les groupes radicaux, mais je ne connais pas par exemple la politique anglaise.
Avec des sablés et du café, nique les excuses.
Pour ce qui est de contrer les limitants « Ils sont débiles », voici quelques lectures à proposer, même si je vous propose ma botte secrète : répondre « Ils ne sont pas débiles, ils sont fascistes ». Si possible d’une voix monocorde puisqu’on a arrêté d’être sympa en 2003. Ça se saurait, si pour remettre dans le droit chemin les petits nazis il fallait les inscrire à la bibliothèque.
Siamo tutti antifascisti - Sortir de la lutte instagrammable
Super sympa de faire la chanson en manif, ça a belle allure sur les réseaux sociaux. Cool de relayer des réels de personnes ayant des privilèges (beauty privilege, audience, opportunités, argent, etc). Mais ce n’est pas ça qui fait tenir la rue.
Depuis quelques jours, j’arrache donc des stickers de Némésis. Je pense que la bulle informationnelle joue, mais je suis alarmée de voir que si je ne le fais pas, ça reste. Pour moi, ce n’est pas une information secrète, le véritable dessein de ce groupe. Il y a deux stickers que je n’arrivais pas à enlever, je n’avais rien pour les couvrir, j’ai dû les laisser et revenir. Deux jours après, je reviens enfin avec mes petites affaires, et ils étaient toujours là. Pourtant, je suis dans une ville étudiante, de gauche, avec un bastion militant. Les stickers n’étaient pas en rase campagne mais en plein centre-ville, à proximité du centre commercial, de la bibliothèque. En évidence. Par ailleurs, Némésis est connu pour ses coups de communication. Alors j’avoue que je suis un peu dépassée par cette paresse, voire cette complaisance. Bah oui quoi, ce sont que des stickers.
Il y a quelque chose de très simple dans la lutte antifasciste. Une sorte d'entente. Ils se tiennent tranquilles, on se tient tranquilles. Ils se montrent, on les défonce. Je ne vais pas le dire autrement, car ce serait faire le jeu de l’oubli : si effectivement, on ne lutte par contre eux en les inscrivant à la bibliothèque, on ne le fait pas sans les repousser, physiquement. Le dialogue, c’est bon pour les électeurices égaré•e•s, et encore : quand tu angoisses (théorie fumeuse déployée ici et là), tu manges trop de trucs sucrés, tu ne te retrouves pas dans le discours d’un parti fondé par un ancien SS. Personnellement, je ne parle pas avec eux, et je ne parlerai jamais avec eux. J’ai un jour été amenée à rencontrer un skinhead repenti, et j’ai eu beaucoup de mal.
Revenons à nos joyeux racistes et leurs stickers. Qu’ils estiment possibles et admis de déployer leur présence en ville, cette ville qu’ils disent eux-mêmes vouloir nettoyer des gauchistes sur leurs boucles Telegram, c’est inadmissible. Les stickers de LFI ou de Révolution Permanente sont arrachés, c’est déjà un souci de ne pas être capable d’affirmer un positionnement politique dans l’espace urbain et pirate ainsi. Mais laisser pulluler leurs supports de communication est une permission. On parle de racistes pour les unes, de néonazis pour les autres. Ce devrait être épidermique, collectif.
Voici deux lectures pour accompagner ce point sur Némésis et les groupuscules locaux.
L’antifascisme rêveur
Si je suis alarmée par le fait que ce n’est pas une urgence collective, je suis aussi pleine de force et de puissance dans cette lutte.
Être une femme antifasciste, et introvertie, disons-le, est une fierté. On y revient : jamais, jamais je ne me tairai. On rejoint le titre du livre sur les antifas de Sébastien Bourdon : une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence. Pas alors que je respire, les croix celtiques sur les poteaux, le passage piéton repeint aux couleurs du drapeau français. Jamais.
Si la peur me chope parfois à la gorge, j’ai la certitude viscérale que je fais la bonne chose. Je n’y réfléchis même pas. Je vois un sticker, un symbole, je fais en sorte dans la seconde qu’il disparaisse. Je suis nettement plus efficace pour ranger la ville que le tiroir de ma cuisine : ça me va.
Il s’agit simplement de faire, avec ce qu’on a. Faire, individuellement, puis collectivement. On ne peut pas se reposer sur le collectif sans aussi y mettre du sien. Je ne crois absolument pas aux petits gestes, mais je crois en la responsabilité individuelle. On ne peut pas trouver une excuse dans la litanie sur la lutte collective. On ne peut pas chanter joyeusement en manifestation sans s’informer et informer, sans répondre aux gens qui soupirent lassés par le sujet.
L’antifascisme existe parce qu’il y a sur cette Terre d’indécrotables rêveurs et rêveuses. On ne lutte pas contre les fascistes car ce sont d’affreux loustics. On lutte parce qu’on croit en quelque chose qui ne tient pas de l’idéal, puisqu’il est encore là, pour le moment. On lutte parce que, peu importe ce qu’on a là, la doctrine d’extrême droite le ruinera, et c’est impossible de s’y résoudre sans rien faire.
Faire, avec nos moyens créatifs et pirates.
Faire maintenant, pour avoir des lendemains.
Des lendemains et du cake aux pommes.
Comme je désactive mon compte Instagram, venez, on dit que j’emploie cet espace en dehors du cadre institué au départ. Plus de lettres, parfois gratuites et d’autres fois non. C’est aussi simple et joyeux que ça. Et comme ça, on pourra vraiment y aller un max sur les goûters ensemble.








Un manifeste cette lettre dominicale. Je vais m’atteler à regarder les reco notamment sur la campagne. Vivant en campagne et étant dégoûtée par les discours que j’entends au quotidien, ça va sûrement m’éclairer. Merci Mathilde 🔥🔥🔥