Des jours & des livres
Vendredi 1er août 2025
La période est étrange. Le ciel gris, quelques touristes. La lenteur. Les boutiques fermées, le rideau tiré de la boulangerie. Traverser la ville, revenir un peu échevelée, front chaud et nuque moite. Écouter la pluie depuis le creux du lit. Compter les jours qui passent sans vague, sans éclat. Suspension.
Je vis mes matins avec du thé puis du café. Dans ce sens, pas dans l’autre. J’assure mes prises sur le feu et la colère. Je ne perds même plus de temps à être polie. Je ne ménage plus rien à part mon cœur, un petit endroit doux dans le canapé et un bisou sonore sur la tête de Verlaine, le tigré tigrant dans le canapé.
Juillet, j’ai lu des choses. Pas autant que je le voulais, forcément. Parce que le temps, il faut le défendre comme un territoire attaqué, et parfois, je le laisse m’engloutir. Ça me fait penser au ressac de la mer. Debout dans le sable, je laisse l’eau creuser sous mes pieds une petite fosse. Je la laisse me prendre. Je la laisse et regarde si elle a l’audace de me piéger jusqu’aux chevilles, de me balayer, de me noyer.
Le temps de juillet, il est colonisé dans les nuits et les paresses par la politique génocidaire d’un gouvernement et le silence complice des autres. Comment trouver les récréations douces et ressourçantes alors que le peuple gazaoui est torturé par la famine, les bombardements, les attaques sanguinaires des forces d’occupation israéliennes. Comment surveiller sa pile à lire et les fourmis de la cour alors que des armes transitent par la France.
Juillet.
Lire.
Goûter la rage comme une pastille. La faire claquer contre mes dents. M’y abrutir un peu. M’y comprendre.
Et passer à août, son goût dans la bouche et son crépitement au creux des mains.
Samedi 2 août 2025
Dans très exactement dix jours, je retournerai au salariat, pour pas moins que très exactement trois jours. Trois jours, 31 heures 30, là aussi très exactement.
Je n'ai pas fait des choses du temps eu jusque là. Je n'ai pas pris de l'avance sur cette newsletter ni sur Patreon, je n'ai pas fait plus de sport, je ne suis pas allée au musée. J'ai vu des films, un peu trop Instagram à mon goût, la pluie puis le ciel se dégager, Verlaine dormir puis jouer.
Je n'ai pas mis ce temps à profit.
Parfois je m'en veux.
Et d'autres fois moins.
J'ai rangé mon armoire, laver les plaids et vider la corbeille de linge sale. Le frigo est dégivré et propre. C'est déjà ça.
J'apprends qu'il me faut des temps dédiés pour chaque chose, que je voudrais ne vivre que des choses pour moi à partir de 16 heures et des jours sans rien d'autre que moi. Et ça aussi, c'est déjà ça.
Il n'y a pas d'équilibre sans flottement, incertitude, "moins bien".
C'est bien, ce genre d'apprentissage.
Je crois que parfois, on freine des quatre fers. On vit sans tirer de conclusion. Je ne pense pas que ce soit mon fonctionnement intime et personnel, mais j'ai l'impression que je reste immobile avec dans les bras plein d'observations, sachant pertinemment que j'ai tous les outils pour avancer, mais reste encore là. Encore un peu.
Dix jours.
Dix jours pour clarifier, ordonner, parce que je me promets de vivre l'étonnante année qui s'ouvre à moi dans la joie et l'exploration de chaque minute.
Dans un carnet, noter ce que je veux. Ne pas laisser le temps filer, mettre l'art et la création au centre, avoir des temps pour chaque chose.
Ainsi alors, le lundi lessive et le mardi petites courses, la semaine comme autant de blocs, de plages, de rendez-vous, les dîners du soir établis comme des rituels, 16 heures qui sonneront comme la fin des labeurs, tâches et écrans.
Des pistes.
Des pirateries.
Des excavations.
J’ai toujours une petite flemme face aux engouements. Ce n’est pas par snobisme, j’ai simplement l’impression qu’à entendre parler d’un livre, à cueillir l’enthousiasme des autres, ce bouquin, il a déjà été lu pour moi. Si je m’y plongeais, il n’y aurait rien de neuf, rien pour moi. J’ai peur de ne pas y avoir ma place, dans cette lecture.
Mais Mon vrai nom est Elisabeth était là, dans cet appartement silencieux où je faisais une visite de chat. Posé sagement sur un meuble. Une occasion autant qu’une chance. Je suis rentrée avec lui sous le bras, deux ou trois autres bouquins dans le sac, histoire de faire dans la piraterie la plus pirate.
Cette lecture a été une expédition. Je vois l’expérience du temps passé ainsi. Remonter son histoire, c’est parcourir des dédales. Décrypter des photos et s’y tromper, cueillir des récits et les défaire. Mettre à une place des femmes qui n’en avaient pas, panser des morts enterrés à la va-vite.
Ce texte est l’histoire de la folie qui n’en est pas une. L’histoire de la contention des femmes, morale puis physique. De la maternité comme fardeau imposé, des hommes violents, de ce qu’on balaie d’un rire collégial et des étiquettes qui grattent la nuque et élague la généalogie.
Je l’ai lu peu de temps après avoir lu Une histoire silencieuse. Ils se répondent donc étrangement. Je lève presque les yeux au ciel en écrivant cette dernière phrase : je veux ménager qui ? Bien sûr qu’ils se répondent, et évidemment que ça n'a rien de bizarre. Ce n’est pas une fantaisie. Les hommes détestent les femmes, et d’un côté et l’autre de l’océan, les enterrant vivantes.
Dans les deux textes, il s’agit d’autrices qui refont leurs pas, espérant comprendre, ou du moins clarifier. Des entretiens retranscrits, des anecdotes qui se font écho et se corrigent, des perceptions qui ont faussé l’héritage.
Il s’agit de l’histoire de deux femmes qu’on enferme doucement dans des maternités empoisonnantes.
Il s’agit de mourir car femme.
Restons avec les Éditions du Sous-sol, maison de textes si particuliers. J’ai absolument adoré ce récit où l’autrice retrace l’incendie qui a dévasté la bibliothèque de L.A., incendie qui passe à la trappe car en parallèle, en Europe, la catastrophe de Tchernobyl survient.
Susean Orlean ne raconte pas seulement un fait divers. Elle va à la rencontre de bibliothécaires et d’administrateurs et administratrices ayant connu ou pas cette bibliothèque, mais elle expose aussi la particularité de ces lieux, ce que ça engage de sensibilité et d’intimité de les fréquenter. Les bibliothèques sont le dernier espace sans tractation commerciale. Un endroit où on n’attend rien de nous, même pas le moindre petit mot. Un endroit où absolument chaque strate de la société peut se croiser, du marginal qui ronfle au bébé tout neuf.
Je suis absolument fascinée et émerveillée par les bibliothèques. J’y vais exclusivement pour emprunter des livres, et dans mes résolutions pour l’année magique devant moi, il y ce simple souhait : y aller sans attente. Lire une BD, profiter de la vue, fouiner. Prendre une pelletée de bouquins, évidemment. Mais chérir ça, entre le café et le ciné. Ces deux dernières années, j’y allais pendant un trou d’une heure dans mon mercredi de mon salariat. Alors ce petit virage, joyeux lien qui se dessine : aller à la bibliothèque parce qu’aller à la bibliothèque.
J’ai regardé deux très belles vidéos de Blast. La première m’a évidemment donné envie de découvrir le documentaire sur Arte. La deuxième m’a fait sourire et m’a rassurée : parfois, on a besoin qu’un feu rencontre le nôtre.
Le soir avance, la petite faim avec. Mon doigt balaie la tablette. Maigre lettre. Mais la quantité, la qualité, c’est bon pour les crêpes. Je ne peux pas, encore et toujours, m’inquiéter de la rentabilité de cet espace. Alors me défaire. Regarder le ciel, bleu tranquille. Rumeur de discussion. Miaou qui se réveille de sa sieste. Je vais sortir un verre de vin et du bon pain. Finir un roman et faire mon soir, guetter mon dimanche.
Oui, tiens, guetter mon dimanche. Promenade et visites de chats, lenteur et livres, vivre doucement,
Tant qu’il nous reste des dimanches.




Merci pour ces recommandations 😊 Mon vrai nom est Élisabeth m'a beaucoup remuée. Bouleversée par ce qui a été infligé à toutes ces femmes, il m'a aussi beaucoup fait réfléchir à ce dont on hérite des femmes qui nous ont précèdé. Et de cuisiner ma mère sur ses grands mères, et d'avoir enfin une réponse attendue depuis longtemps