Tant qu'il nous reste des dimanches

Journal culturel #11

Bannir les réseaux sociaux et aller manger un bol de soupe

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Mathilde
oct. 19, 2025
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Vendredi. Je me suis levée tôt, avec une mission. Alors j’ai assez mal dormi, c’est toujours comme ça. Je sais que le réveil va sonner, que je vais avoir un trajet puis à faire société, alors j’ouvre les yeux, à une heure, trois heures, cinq heures, six heures et quart, allons bon… L’anxiété se loge dans des espaces étranges, secrets. J’ai mis longtemps à comprendre que c’était à cause d’elle, ces mauvaises nuits avant un impératif. C’est un concentré d’inquiétudes floues, une panne de réveil, un trajet mal calculé, que sais-je.

Quelques heures plus tard, je m’en défais. J’ai enfin l’énergie de couper des légumes, miracle, mais quelques-uns, il ne s’agirait pas d’imaginer autre chose, un gratin subtil de dix éléments rôtis à souhait. Il s’agira juste de couper un potimarron, le jeter dans un faitout, et me réconforter d’une soupe à midi. Je somnole un peu, je l’avoue, mais fomente aussi des plans avec dedans des livres et du temps, du calme. Je ne sais pas si j’irai au ciné. Les deux prochains jours seront eux aussi avec des réveils, mais il n’y aura pas à parler à des gens, donc je me dis que ça va, petits yeux et museau frais. Le ciel est bleu et le chat doux. Un thé, une tranche de brioche, un peu de chaleur car le froid dehors, étonnant et piquant.

Des endroits visités cette semaine, pensés, en voici quelques-uns.

Quitter les réseaux sociaux

Cette semaine, j’ai arrêté Instagram. Je rends ma casquette. J’ai même tourné autour de l’idée de tout simplement désactiver mon compte. Ça a commencé il y a des mois, peut-être même des années, par mon effarement. Je passais trop de temps sur cette application, sans vraiment en retirer quelque chose. Je produisais des choses, je donnais des conseils de lecture, j’essayais, je montrais des travaux un peu originaux, je faisais des recherches, des propositions. Ça ne rencontrait pas un franc succès. J’avais pourtant le sentiment de devoir des choses. Puis j’ai étouffé. J’ai mis plein de stories en sourdine, bloqué l’application après un certain temps, enlevé la connexion automatique. J’ai pourtant continué à ressentir ce vertige. Trop, tout, rien. L’ensevelissement.

Alors la fugue.

Ce n’est pas forcément facile. Il faut se défaire de réflexes. Il faut se défaire du besoin de validation. Mais il faut sortir purement et simplement de l’addiction, brutale et toxique. Les réseaux sociaux sont construits avec un dark pattern créé et observé en laboratoire, qui agit comme un piège. On se retrouve ainsi à scroller une heure, au minimum, sans voir le temps passer et en étant même incapable de couper définitivement pour la journée. Une heure, c’est pourtant si long. Entre une heure d’Instagram et une heure de natation, on mesure pourtant bien ce que cette durée peut représenter. Une heure sur un écran, à ne rien cueillir, à avaler, engloutir, s’assourdir, s’étourdir. Se silencier, écrasé par les algorithmes, les contenus qui reflètent une alarmante uniformisation capitaliste, la capitalisation sur les loisirs et les traumas, sur des vies entières.

La mécanique des réseaux sociaux, ce n’est pas une légende urbaine, on le sait, mais je ne suis pas certaine qu’on comprenne bien pourquoi ce n’est pas une plateforme pour communiquer. Les GAFAM travaillent avec des neurologues, des neuropsychiatres, pour que le dark pattern mis en place soit le plus efficace possible, car un utilisateur qui reste en ligne représente des parts de marché. C’est aussi simple que ça : être sur Instagram, c’est être un produit. Passif, on avale des schémas de pensée, des discours, des modes de vie, des publicités plus franches. Actif, on propose des produits, amoncelle une communauté, entretient une structure marchande.

Je ne peux plus. Je ne peux plus me réclamer de la tranquillité, de la radicalité et de la dignité et supporter ça. L’assassinat public de la moindre parcelle d’intimité, de possibilité, de poésie.

Il s’agit de retrouver son temps. De retrouver son temps serein. De vivre sans un brouhaha numérique permanent et la réactance stérile. Ça crée là aussi une difficulté, cette fois dans la relation aux autres. Bien sûr que ce n’est pas confortable de sortir de l’illusion de la connivence. Une amitié n’est pas entretenue simplement parce qu’on regarde les stories des uns et des autres. C’est un nouveau soin à apprendre. Et c’est là encore un apprentissage, une créativité. Je n’aime pas le téléphone, je ne me vois pas et je ne veux pas substituer des messages Instagram par des textos, ça me paraît d’une bêtise certaine. Remplacer un écran par un autre. C’est donc à inventer.

Il s’agit aussi de retrouver son attention. Les personnes qui ont grandi avec les écrans, les millennials, ont une capacité de concentration de… neuf secondes. Celle des poissons rouges est de huit secondes. C’est tout le propos d’un essai de Bruno Patino. Il y raconte aussi comment Tim Berners Lee, un des inventeurs du web, essaie de contre-carrer sa propre création. On en est là.

Il faut faire cependant attention à ne pas tomber dans un autre pan du capitalisme. Je ne veux pas mon temps et mon attention pour en faire quelque chose. Je les veux simplement parce qu’ils sont à moi.

J’aime l’idée que tout ça, c’est aussi retrouver un lien au monde différent. Lire un livre parce que je le découvre autrement que dans une story. Maugréer seule quand un film n’est pas terrible. Me laisser divaguer en librairie et en bibliothèque, continuer de fréquenter le cinéma avec rien d’autre que le programme et les bande-annonces. Découvrir les nouveautés de ma boutique préférée en y allant. Ne pas savoir le menu de la semaine à ma cantine adorée. Avoir un rapport à la vie plus simple et lent. Profiter d’un moment au café, voir le ciel, trouver un beau caillou, sans les partager. Pour tout avouer, j’ai aussi supprimé tous mes favoris, mes enregistrements, sur Instagram donc, sur ma tablette. Supprimé toutes les photos de mon téléphone, sauf celles de Verlaine, évidemment. Supprimé mes favoris sur Etsy. C’est réjouissant, de réclamer son indépendance ainsi. J’attends de retrouver une forme de tranquillité d’enfance sans Internet dans ma poche, sans une consommation déraisonnée et déraisonnable de ce qui m’entoure.

Je me suis gavée. J’attends la faim du monde.

Le monde pollué d’écrans, c’est le sujet de l’essai suivant. Je pense là à ce moment étrange au cinéma où, alors que je revoyais « Nino », j’ai vu un écran briser la pénombre, son usager répondre à un message. J’ai trouvé ça triste. C’est comme mardi dernier, une rencontre avec Emmanuel Carrère, les gens qui photographient, filment et, encore, écrivent des messages. Étrange, poisseux. Pollution.

Les deux lectures que je vous présente dans ce chapitre, je vous les propose ici communes. On y revient, à faire les choses autrement. Vous pouvez répondre à cette lettre par e-mail si vous voulez qu’on lise ensemble ces bouquins, et ce quand vous le souhaitez. Ces lectures seront pour moi des découvertes et assurément du temps, du feu. Je souris en pensant à une tatoueuse que j’adore, et qui désespérée d’Instagram et de l’échec permanent qu’il représente pour nos profils a fait du silly marketing. Déposer des affiches avec son travail, envoyer du courrier et autres joyeusetés. Dans tout ça, je pense qu’on peut s’accrocher à ce genre de démarches pirates, créatives et lentes. Voici une liste, comme pour filer sur ce chemin, d’humbles conseils ou d’observation.

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