Journal culturel #8
Jeudi 25 septembre 2025. Parce que je suis passablement énervée d’avoir subi un film nul, je vogue sur l’agacement et suit avec un streamer (L’antistream) une émission du Média qui illustre parfaitement l’antifascisme bourgeois. Émission qui, en prime, a visiblement un ingé son taquin : on entend tous les bruits de bouche. Quelle journée.
Le film nul, c’était « Les Tourmentés ». Je lis une critique qui résume très bien la catastrophe. J’ai tenu à peine quarante minutes tellement c’était… Je souffre encore. Je souffre et j’appréhende demain, car j’ai pris une place pour « Rembrandt », alors que je déteste Romain Duris et que j’étais déjà agacée de le voir dans la bande-annonce, envisageant le saccage de la salle de cinéma alors qu’il apparaissait à l’écran, le torse nu et les tétons en alerte dans son poil grisonnant. Enfer. Je me demande dans quel bourbier je m’engage.
Je contemple mes étagères de livres rangées, juste à ma gauche. Je trépigne de ranger les autres. Il y a une douceur à défaire et refaire des piles, dépoussiérer les rayons, compulser des possessions. Ça tient de la précaution. Aménager son terrier pour s’y arranger. Se délester du monde. Je ne passe pas de meilleures heures que là. Je lis, regarde des films, joue, fais un puzzle, rien du tout. C’est absolument merveilleux. Je peux être en pyjama à 17 heures, au lit jusqu’à midi : tout est possible et tout est à moi.
A moi, en cette fin d’après-midi, Verlaine assoupi sur mes genoux. Lorsque je me suis assise dans le canapé, il réclamait déjà l’édredon et le droit de s’installer là, sur moi, princier. Les petits plans de pancakes parfumés et décadents. Peut-être, un sirop aux épices pour des breuvages magiques. Mais assurément : la merveille. Une bougie danse et laisse échapper des effluves de foin, de miel et de camomille. Voilà l’atmosphère parfaite pour ouvrir mon journal culturel de la semaine et revenir sur mes pas.
« Nino » - Éprouver l’humanité
C’est toujours une expérience singulière, de tomber en amour pour une histoire. On se défait de la raison, reçoit simplement. Et comme on voudrait que tout le monde rencontre de bonheur, il faut toucher de nouveau terre, trouver les mots, structurer la pensée et le vocabulaire. Pourtant, j’aimerais tant que ça suffise de dire simplement que c’est l’amour.
L’amour. Nino a bientôt la trentaine, une silhouette longue et calme, les traits de Théodore Pellerin. Une voix grave et tranquille, un regard doux. Dès les premières minutes du film, il est une accalmie dans Paris. Et dès les premières minutes du film, sa maladresse touchante, pas vraiment une maladresse mais plutôt une timidité, comme un manque de fluidité dans son rapport au monde. Un raclement de gorge, ne alarme, et le soudain, le trop, la vie qui s’engouffre en grand : « C’est pas un… ». Car Nino ne dit pas, il ne dit pas grand-chose mais il cherche, il cherche pourtant. « c’est pas un… ». Eh bien si, c’est ça que dit la médecin. Si. C’est un cancer. Un cancer de la gorge. Et alors que tout pourrait tanguer, s’étioler, il n’en est rien. A la porte de chez lui parce qu’il a perdu ses clefs, encore, Paris l’embrasse et nous avec. Oui : l’amour.
L’amour.
C’est singulier, un coup de cœur. Ça tient de l’expérience individuelle et permet d’éprouver son humanité, dans le sens où on rencontre ce qui fait de nous un humain. Encours de philo, on parlait du rire qui est le propre de l’homme, et j’y foénées là. Est-ce qu’un coup de cœur est le propre de l’homme ? Je ne sais pas, les l’outres ont bien des cailloux préférés qu’elles se montrent, et j’aime soudainement penser qu’on pourrait elles et moi se montrer nos collections, et puis nos BD favorites, au passage. Un coup de cœur, c’est une manifestation évidente de l’existence de la magie. Un coup de cœur, c’est s’éloigner des algorithmes, des calculs, des plans. C’est drôle comme il est beaucoup plus facile d’argumenter sur une œuvre détestée. Parfois, on est capable de dire que c’est simplement parce que ce n’est pas pour nous, c’est arrivé au mauvais moment dans notre vie, on en voit les qualités mais ça ne nous touche pas. D’autres fois, on sait expliquer qu’on n’aime pas tout simplement parce que ce n’est pas aimable. Pour un roman, une construction narrative maladroite, une écriture fragile. Pour un film, des longueurs, un mauvais jeu. En bref, on est capable d’argumenter, d’expliquer, de démontrer, de mettre en parallèle avec d’autres œuvres. Mais pour un coup de cœur ? Je peux lister les qualités de « Nino », mais ça ne prouverait rien. Ça ne raconterait rien. Ce serait pauvre. Je pourrais dire que tel personnage est solaire, la musique parfaitement choisie, l’éclairage soigné, la performance de Théodore Pellerin juste. Ça ne dirait pourtant rien.
Je pourrais donc peut-être raconter ça.
Je pense à lui comme on pense à une vie et l’aime ainsi.
Des livres piochés ici et là me font penser à lui. Une playlist est née, « Quelques jours avec Nino », des chansons que m’évoquent ses trajets dans Paris, son calme.
Le film vit sans moi, des jours après sa projection, et surtout sans sa réalisatrice. Elle n’a pas seulement raconté une histoire, elle a donné une existence impalpable mais logique à des personnages, et à nous aussi, parce que je crois très fort que ce qui fait exister, c’est ça. Découvrir et aimer des histoires, en détester d’autres.
Je veux autant conseiller ce film que le garder pour moi. Parfois, j’ai peur que des gens n’aiment pas ce que j’aime et réduisent l’amour, gâchent la lumière. Je veux conseiller ce film pour m’extasier des mêmes beautés et ne pas m’en remettre. Elles sont infimes. La main de l’enfant sur la cuisse de Nino, illustration de la confiance et de l’amitié soudaine, facile. Une inclinaison de nuque. Des mots pas dits. Un hochement de tête. Deux mains qui s’étreignent.
Ce film m’a fait l’effet d’un petit plaid après le chahut et le chaos. Il m’a donné un endroit à moi, et c’est drôle quand on y pense, le film est pourtant si vagabond, on ne voit jamais le chez-lui de Nino. Peut-être parce qu’il est là, chez nous. Chez moi.
Ode au rangement bucolique
J’ai essayé d’avoir des classements de bibliothèque. Des choses logiques, simples, établies, strictes. Les jeunesse avec les jeunesses, ordre alphabétique, éditeur. J’ai essayé.
Dans la maison où j’ai grandi en lectrice, j’avais déjà des petites séances de rangement tout à fait réjouissantes. A Noël et mon anniversaire, je m’enchantais de ce paquet épais préparé par ma mère et constitué de livres qu’elle avait choisi pour moi. Je ne me souviens pas tellement quelles règles j’appliquais alors à mon classement, ni même si j’en avais un. Je ne sais pas ce que je faisais de ces nouveaux livres. Je sais juste que c’est là que se lie la grande affaire des lectrices-archivistes.
Aimer lire, c’est occuper l’espace domestique. S’installer des heures dans un canapé, s’endormir sur son roman au lit. Se coucher à 20 heures pour bouquiner, se lever dans la nuit et se plonger dans une histoire. C’est profiter des trois minutes de brossage de dents pour lire quelques page, d’un après-midi gris pour ranger ses bibliothèques. Lire, c’est occuper toute la place et pousser les murs.
Au petit bonheur la chance. J’aime bien cette expression. Elle résume très bien mon classement bucolique. J’applique un savant « Ça passe ? Sa place ». Je sais à peu près où trouver tel roman, et je trouve même tout à fait formidable d’être incertaine. Chercher un livre, c’est tomber sur d’autres. Et ranger des livres, c’est comme ranger des photos : un voyage. Je revois des soirées à lire cette série de BD, je fais des plans pour enfin lire ce volume épais, des constats et des projections. Je me demande si je n’ai pas deux fois « Laissez-moi ». Je mets des livres bleus et des vieux, des livres lus et des jamais, des possibles et des infinis.
Dans « Nino », il observe une petite bibliothèque. Il aimerait se perdre dans celles-ci. Miracle, les deux volumes de « Crime et châtiment » sont ensemble. Beauté, cette édition de « Jane Eyre ». Surprise, ces albums cartonnés pour bébés à côté de « Paroles d’un révolté ». C’est d’ailleurs un point commun avec Kropotkine, cette affaire : mon moi lectrice est géographe.
Je fais dans le bâti aussi, dans le spectaculaire et le sensible. J’ai plus de livres dans la cuisine que de place pour un four, la logique et la normalité. Je ne mets pas de bouquins dans la salle de bain simplement parce qu’elle est humide. Je construis des piles solides et les fais citadelles. C’est à moi. C’est chez moi. Solide et reposant.
Nous sommes le samedi. Gris et frais. C’est fou d’ailleurs, comme la température est descendue d’un coup. J’ai rajouté un plaid sur mon monticule couette-édredon-édredon et mets des chaussettes pour m’endormir et me réchauffe sous la douche du soir avec un soupir de satisfaction. J’envisage d’emmener une petite couverture au cinéma parce qu’il y fait froid. Je suis encore en pyjama, j’écris et m’impatiente : je veux ranger une autre de mes bibliothèques. Je n’ai pas de grands plans pour la journée. Juste un passage au Picard, une soupe de personne fatiguée de beaucoup, la boulangerie, puis vite, au Terrier et au doux.
École buissonnière
Cette lettre du jour est courte, car je suis certaine que les précédentes sont à lire pour beaucoup. Réinvestir son temps, prendre soin de lui, de son énergie, c’est aussi se ménager ça : le droit de laisser ses productions passées exister. Il serait dévastateur de me plier en mille pour attirer et contenter alors que je fournis déjà beaucoup et que certaines de mes lettres ont un taux d’ouverture d’à peine 30%. Cette lettre est courte car la vie aussi. J’ai à me remettre d’ennuis et de tracas, mes livres à ranger donc, l’amour à bricoler. Il ressemble à Verlaine qui paresse à mes côtés. Je découvre aujourd’hui cette créatrice et je rêve d’une tasse à sa gloire, brave compagnon d’heures tranquilles. Je réchauffe mes os à la douceur d’être ici, au creux de mon terrier, à somnoler doucement et rêver furieusement.


Nino ❤️