Le maire, les voisins et la sorcière - Chronique d’un féminicide que personne ne nomme
Un article de Virulence, la série de newsletters qui sème le trouble et préfère le feu.
J’écris du chagrin soudain. J’écris de l’actualité qui te prend la gorge, la serre jusqu’aux pupilles. Dans la vie, je suis vénère et sensible, probablement vénère car sensible et inversement. Parfois, ça me percute. Quand l’injustice et la violence se couplent et balayent, j’ai l’impression que je n’ai plus rien, juste les larmes qui guettent et les mots qui tambourinent pendant un moment. Ça ne m’arrive pas souvent car je suis en mouvement. Décortiquer, analyser, rechercher, restituer, ça aide vraiment plus que tout au monde. Se désinvestir de l’actualité, ça me paraît aussi irresponsable et égocentrique que contre-productif. Mais quand un événement vient toucher plus grand, je me retrouve un instant essoufflée.
Je finissais mon thé quand je suis tombée sur cette affaire. Il n’était pas huit heures, et j’entendais comment on tue les femmes, comment on bute les folles.
Depuis, j’ai acheté de la crème solaire car j’ai depuis quelques temps très peur du cancer de la peau. Une jeune collègue de ma mère est morte il y a presque trois ans, brutalement, elle était enceinte et à la lisière d’un monde entier. J’y pense avec les premiers rayons et ai pris la résolution de me crémer religieusement chaque matin, régulièrement dans la journée et de saison en saison. J’ai l’impression que c’est le seul truc que je peux maîtriser, vu qu’on est empoisonné au cadmium, aux PFAS et autres délices. C’est illusoire, disons que je rattrape quelques années à déconner et à avoir des coups de soleil plus ou moins douloureux. Puis ces derniers temps, je retrouve mon visage et mon corps, ma peau à masser, palper, apprivoiser. Je retrouve des produits qui sentent bon et des gestes qui apaisent. Je respire dans mes mains en appliquant un sérum à l’odeur divine, j’évalue la douceur de mes bras très tatoués et très velours.
Depuis, j’ai fait un gâteau, un câlin à un chat, des projets d’achat de salopettes (je ne porte que des salopettes, ça m’alarmerait si j’en avais quelque chose à foutre, puis écoutez, emballée là-dedans, je peux faire du yoga et de la bagarre, transporter des trésors et marcher très vite).
Mais c’est là, comme ça, diffuse et précise, précieuse aussi, une peine immense et vaste, une peine à écrire. Car ce que je vais vous raconter, c’est l’histoire de la violence des hommes, de la folie des femmes, de la marginalité et de l’ordre.
Je vais vous raconter comment ils ont tué Catherine, parce que je ne me résous à rien, et surtout pas au silence.

De l’ordre public
Plouasne, le 7 avril dernier. Michel Daugan, maire du village (UMP-LR, chef d’entreprise retraité), intervient avec un conseiller municipal pour hospitaliser de force Catherine Josselin. Les deux hommes sont munis d’une corde et d’une sangle, fournies par deux habitants qui viennent prêter main forte, pour maintenir la femme. Pendant quinze minutes, ils la tiennent plaquée au sol alors qu’elle se débat, les jambes attachées par les liens qu’ils se sont procurés, la violentent, la contraignent, à quelques mètres de son domicile. Elle décède.
Catherine Josselin avait 66 ans et souffrait de troubles psychiatriques. Le maire n’avait aucune attestation médicale, convoqué ni médecin ni gendarmes et répondait donc en toute illégalité à une pétition de voisins, qui lui réclamait d’intervenir pour faire régner la quiétude dans le quartier.
Elle est morte car femme, elle est morte car malade. Elle est morte de l’intervention illégale d’un élu de la République1, d’une petite organisation citoyenne qui souhaitait l’évincer de la communauté. Car non, ce n’est pas un accident, il va falloir dire les termes. Il va falloir formuler ce que les voisins eux-mêmes ne disent pas, témoignant et posant dans les articles2. Ils sont responsables, moralement, du décès de Catherine Josselin. Je n’en peux plus de les lire dire “C’est dommage”. “C’est dommage”… C’est d’une déconnexion sordide. C’est dommage de rater son bus, une pâte à crêpes ou un créneau. Avoir eu un discours et un regard qui ont conduit au meurtre d’une femme, c’est autre chose. Un voisin témoigne dans Ouest France que ce n’est pas ce qu’ils voulaient3. “On n’a jamais demandé à ce qu’elle soit mise à terre”. Mais il faut avoir le cul toasté à quel degré pour réfléchir aussi peu ? Oui, organiser l’effacement de l’espace public d’une femme en discutant de son comportement entre voisins, en s’organisant et en réclamant à un homme, représentant l’Etat, de faire le nécessaire, urgemment, c’est accepter et encourager que ce soit à n’importe quel prix.
Bien sûr, je n’ai pas lu ce courrier, il n’est pas public. Certains articles le rapportent comme une lettre mais une voisine le qualifie elle-même de pétition4, qu’elle a signé. Imaginez, la violence. Catherine a été un sujet de conversation et d’organisation, un souci. Il n’a pas été question d’elle mais de son impact sur le quotidien de son voisinage. Pire, le maire est allé mener sa petite expédition parce qu’une délégation d’habitant.e.s s’est rendue à la mairie, agressive5, pour lui demander d’intervenir.
D’article en vidéo, la petite maison de Catherine me bouleverse à chaque fois un peu plus. Les pierres rassurantes qui font cocon. Le jardin vert qu’on sait frais. Ses rosiers entretenus. Ses bottes de pluie sur le perron. Son chat noir et blanc. C’est à quelques mètres de sa porte qu’ils l’ont tuée. A quelques mètres de son endroit. Ils l’ont arrêtée, retenue, entravée et tuée alors qu’elle voulait rentrer chez elle. Tout ça au nom de l’ordre public. Tout ça pour la quiétude des voisins.
Que la vision de sa maison fermée les hante.
Que son chat chie dans leur jardin.
Qu’est-ce que l’ordre public ? Cette notion est difficile à définir, c’est même d’ailleurs plutôt un standard. Traditionnellement, on y distingue la sécurité publique, la tranquillité publique et la salubrité publique. On note une évolution et des jurisprudences inscrivant une question de moralité publique (la fermeture des lieux de débauche, la réglementation des tenues sur la plage, etc.). On définit donc un état social, celui de la paix publique, qui est du ressort de l’Etat par le biais du Ministère de l’Intérieur (et donc la police et la gendarmerie)(ça me crispe, tiens). Se distinguent ensuite deux formes d’ordre public : l’ordre public de direction, qui protège l’intérêt général et auquel aucune dérogation n’est possible, et l’ordre public de protection, qui entend protéger les parties faibles (consommateurs, salariés, locataires) contre les parties fortes. Pour conclure, le trouble à l’ordre public constitue une atteinte à la paix publique, justifiant l’intervention des autorités administratives (maire, préfet) et des forces de l’ordre (police, gendarmerie) pour la rétablir.
On peut admettre qu’il y a une dimension adaptative dans le maintien de l’ordre public. C’est même sur ça que reposent les discriminations quotidiennes que peuvent subir certain.e.s citoyen.ne.s. Le tapage diurne et nocturne ne sont pas reçus de la même façon par les gens qui s’en plaignent et par la police, première à intervenir dans les cas les plus courants, s’ils sont commis par des personnes blanches ou par des personnes racialisées. C’est une mécanique ancrée. Des plaintes sur le bruit et l’odeur d’un palier (Chirac, ses pommes et son racisme) concernent bien qu’une partie de la communauté : quelque chose me dit que si tu cuisines des tartes aux pommes toute la journée, personne ne va t’emmerder (et pourtant, tu as un problème, Caroline Ingalls). Plus parlant : l’opéra écouté très fort dans les appartements bourgeois n’a pas la même réception que PNL tout aussi fort dans un studio. Ainsi, maintenir l’ordre public peut et doit être majoritairement géré au cas par cas. C’est bien pour ça qu’il existe des médiations. Et là, je vais faire ma gauchiste de type turbo : nous pouvons nous passer de l’Etat pour gérer des situations qui nous contrarient. Appeler la police pour des punks à chiens qui écoutent de la musique fort, ça a une incidence. Appeler la mairie pour sa voisine qui crie parfois et marche dans le village aussi.
Au-delà donc de ce point, on peut aussi s’attarder sur la situation de Plouasne. Environ 1800 habitant.e.s. Catherine habitait là depuis vingt ans. Les voisin.e.s étaient au courant de sa maladie, de ses hospitalisations. Ielles disent qu’elle ne prenait pas son traitement ces derniers temps, et qu’elle était du coup instable. A noter, le jeune fils de Sophie, la voisine, l’a vue quelques heures avant, et elle lui paraissait bien. Il l’a aidée avec ses courses, elle lui a proposé un coca. Alors pourquoi le maire n’a pas adapté sa tenue devant elle ? Pourquoi a-t-il, sciemment, organisé sa capture et sa mise à mort ?
Les hommes sont violents. Est-ce nécessaire de développer ? Le maire et ses complices voulaient dominer et se faire obéir. L’insoumission, la révolte de Catherine à leur égard n’allait donc jamais rencontrer un recul, un espace de discussion. Les hommes tapent sur les bagnoles quand elles ne démarrent pas. Les hommes tapent sur les femmes quand elles disent non.
La droite fascisée est violente. La mort de Nahel avait été légitimée par le potentiel, l’hypothétique danger à venir que représentait sa conduite. A l’Assemblée, les projets de lois se succèdent pour faire entrer dans le rang ce qui semble ne pas l’être. Pénalisation des free parties, projet de loi RIPOST, mais aussi mise à sac du droit du travail et au chômage, saccage des aides sociales, etc. : il ne s’agit que de martyriser, de l’hémicycle à la répression des mouvements sociaux, et d’ordonner, de soumettre, de lisser.
Ce que représentait Catherine légitimait la violence. Le voisinage l’appelait “la sorcière”, à cause de ses cheveux en bataille. Ils se méfiaient. Aux journalistes, ils parlent d’une agression qu’elle a commise en octobre 2023. Ils disent qu’elle criait sur les enfants, qu’elle vagabondait.
C’est donc une histoire de la violence, pas une situation qui dégénère, une rencontre qui finit mal.
Que faire des mauvaises graines ?
Qu’est-ce que la folie ? Là aussi, c’est une sacrée définition à dessiner. On est fou selon la norme. Mais qu’est-ce que la norme ? Le flottement est interdit. Il faut être net et précis dans son humeur, et donc exempt de maladies mentales. Grâce à un astucieux lissage du vocabulaire et de la façon dont on communique, on s’éloigne d’ailleurs de la stricte psychiatrie en parlant de santé mentale. On parle même plus de bien-être, d’hygiène. En même temps, ça fait peur, la maladie mentale, donc on va plutôt parler de marche à pied et de verbaliser ses traumas, pas de contentions et de médications. On va donner des pistes pour contrer le coup de cafard, mais jamais des troubles bipolaires, de la dépression. En tant que dépressive, je vous assure que les petites fabulettes distillées en ligne sur le sujet me laissent perplexe.
J’ai été très très malade. Vraiment. Je ne vais pas développer, pour ne pas réactiver, ni chez vous ni chez moi, d’éventuelles douleurs. Mais en mettant cette épreuve en perspective avec les récits qui nous sont donnés sur le sujet, je suis alarmée. Il me semblait pourtant qu’on parlait à balle du soin en ce moment, appelé aussi care (pourquoi, d’ailleurs ? Le mot “soin”, ça rappelle trop les femmes de ménage, les infirmières, les aides soignantes, les aides à domicile, les personnes précaires et les personnes racialisées ?). Pourquoi personne ne veut prendre soin des malades mentales, des folles, des tarées, des maboules, des sorcières ?
Parce que c’est une domination qui arrange. En se désinvestissant du sujet, on reste dominées mais on a un atome de domination en cadeau : ouf.
Parce ces malades mentales ne seront pas reconnaissantes. C’est comme les TDS qui ne s’agenouillent pas pour remercier, quelles ingrates.
Parce que prendre soin des malades mentales oblige à regarder sa propre psychophobie (masse de féministes ne regardent déjà pas leur racisme intériorisé quand elles parlent de sécurité dans la rue…)
Il y a un pan immense à investir. Réclamer de l’argent pour la psychiatrie, exiger des urgences dignes de ce nom, des établissements dignes, des soignants formés et accessibles. Il faut aussi réfléchir à la façon dont… on peut s’en passer. Oui oui, vous avez bien lu. Nous passer de la médecine conventionnelle et institutionnalisée car de base, la relation avec un psychiatre est basée sur la domination. Il ne s’agit pas de ne pas prendre de médicaments ou de ne pas suivre une thérapie : la médecine est essentielle. Il s’agit de construire des réseaux d’entraide autour. Comment dans un village où des familles vivent et font des braderies et des barbecues on est infoutu de soutenir réellement une femme, pour elle, et pas pour contrer l’impact qu’elle pourrait avoir sur l’ordre public ?
Je suis profondément révoltée que la mort de Catherine soit dans les pages Faits Divers. C’est un féminicide, commis par un élu de la République. Catherine est morte car femme. Catherine est morte car malade. Ne pas qualifier de féminicide ce drame, c’est encore et toujours laisser ce qui ne convient pas, ce qui n’entre pas dans les lignes aux orties. Sa maladie ne donne pas un caractère inexplicable politiquement à sa mort. Elle n’est pas morte parce qu’elle était malade : elle est morte parce que des hommes, sous l’impulsion d’autres, ont voulu l’effacer.
Quand je pense à Catherine, je pense aussi à toutes les femmes qu’on a jeté dans des hôpitaux ou des maisons car elles n’étaient pas assez soumises. Jeunes délinquantes, lesbiennes, malades mentales, sexuellement actives : la mort de Catherine est liée au traitement historique et patriarcale des femmes. Vous entendrez ici la voix de celles qu’on a enfermées, mauvaises graines. Je pense aussi, antifa toujours, à toustes les malades tué.e.s par le régime nazi.
Pour paraphraser mon agent du chaos préf’, si tu ne t’intéresses pas au sujet, sache que le sujet s’intéresse à toi : dans le cadre de la lutte antiterroriste, il sera désormais possible de tomber sous le coup d’une injonction à examen psychiatrique émise par le préfet. Alors ? Prêt.e.s à se retrouver devant un psychiatre car vous avez protesté contre une loi ? Ou à voir des malades traités en terroristes ?
Un féminisme qui exclut les malades mentales n’est pas le mien, et un féminisme qui ne s’adresse qu’aux femmes respectables car pas malades/grosses/moches/folles/arabes/TDS/voilées/… ne devrait être celui de personne.
Bâton de marche
Le long du mur, le bâton de marche garde peut-être encore le souvenir de la paume de Catherine. Ses bottes sont là, le chat aussi. Je pense chaque jour à ce tableau. A ce que ce calme dit de la mise à mort.
J’imagine une femme courir les bois, traîner et marmonner. Regarder le vert des arbres et le bleu du ciel. Caresser son chat le soir et tenir à ses rosiers.
Je me dessine peut-être Catherine comme elle n’a jamais été. Mais je la vis surtout comme elle a été tuée. Alors je n’en resterai pas là. Pas parce que je suis de la race du chiendent, de l’indocile. Mais parce qu’elle a justement existé, Catherine.
Catherine a existé.
Le soleil est là. Dimanche, mes mains froides et 16 heures bientôt. Des gens courent en Lycra dans toute la ville, jour de course. J’ai fait tout un circuit pour aller prendre du pain, je me suis dit qu’ils avaient quand même bien peu de problèmes pour aller cavaler sur des pavés comme ça. Mon cher ami chat est là, à regarder dehors, assis sur le perron. Je vais sortir un livre et un tube de crème solaire, me réchauffer. Tenir à la vie, la mienne et celles des autres.
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Décès d’une sexagénaire à Plouasne. Le maire a-t-il le pouvoir de faire interner un de ses administrés ?, France 3 Bretagne (16/04/26)
À Plouasne, les derniers jours de Catherine Josselin, le maire en détention provisoire, Ici Armorique (16/04/26)
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Merci pour ton texte, je savais que tu saurais dire les choses, les nommer clairement, faire des liens, avec la beauté et l'intelligence de tes mots. C'est un très beau femmage pour Catherine, et les autres folles, sorcières, femmes en dehors de la norme, qu'on violente et qu'on tue.
Merci Mathilde pour ce texte, cette voix qui s’élève pour Catherine, pour le temps passé à compulser les articles, vérifier les sources, raconter, contester, et rappeler qui nous sommes et ce que cette société (humaine?) peut produire quand nous oublions de l’être (humain).
Nous sommes en 2026, et nous chassons puis tuons les sorcières.