Punks à chiens & pétasses à matcha - Histoire d'une gentrification
Un article de Virulence, la série de newsletters qui sème le trouble et préfère le feu.
Rennes, place Sainte-Anne.
Les bouquinistes qui boivent des cafés et des apéros entre leurs étals, jouent aux cartes. J’y ai mon préféré, qui me fait toujours un tarif. Je ne l’aime pas que pour le petit sou mais l’espèce de précaution qu’il met dans la vie. Un peu timide, il déposait son fils au centre aéré où je travaillais, et pour moi, c’était comme croiser une rock star. Il a de grands yeux clairs très calmes, une silhouette déliée et fine, comme dansante. Il y a aussi celui avec lequel j’ai parlé de John Fante, puis le toutou qui traîne et que j’aime. Évidemment. Parfois, je lui chuchote que j’ai besoin de ses conseils. Il ne m’éclaire pas trop, mais ça me va. Être déçue par un livre, c’est un drame gérable.
Il y a aussi le manège à étages. L’enfant de compagnie y a presque grandi. Elle est passée du carrosse aux chevaux. Son préféré, elle l’a nommé Estragon. Mon neveu en a fait deux ou trois tours l’été dernier. En visite dans quelques semaines, je me demande quel destrier il choisira.
Le samedi, il y a quelques créateurs et créatrices qui s’installent. J’ai acheté là une bague que j’adore et porte trop peu, deux petites photos de Saint-Malo qui me rendent très heureuse et des bandeaux des plus élégants. Quand je serai une petite mémé hippie qui fait de la poterie et fume des clopes, je les porterai tous les jours.
J’ai habité près de cette place quand je suis arrivée à Rennes. B. m’avait dit « Ne t’installe surtout pas par là », alors je m’y suis installée. C’était une année étrange, désormais très floue, et ça me va. Ce quartier est celui de la rue de la Soif, de la fête, du passage et de la marginalité. C’est un endroit de transition, de dépôt, d’attente et de rencontre. On s’y donne rendez-vous, on y poste du courrier, on y feuillette des livres. Et on y rencontre des fameux punks à chiens.
C’est drôle, quand on parle de Rennes, beaucoup de gens parlent vite d’eux, et c’est toujours différent. Toujours criant sociologiquement. Il y a celleux qui les évoquent avec un éclat presque romanesque. Celleux qui serrent un peu plus leurs sacs. Très vite vient aussi la question de l’alcool et des drogues, pas dans un objectif sanitaire mais comme un enjeu d’ordre public.
Et l’ordre public, il en sera question dans cet article, puisque je vais vous raconter comment, mais surtout pourquoi, le vendredi 17 juillet, une dizaine de chiens ont été enlevés par la police municipale et la fourrière, avec le concours de la police nationale.
Façonner la ville à la Sims City
Dans l’idéal, la ville évoluerait avec son usage populaire et anarchiste. Elle serait pensée par ses habitant.e.s, celles et ceux qui la fréquentent. Pourtant, force est de constater que la ville évolue pour nous, sous l’impulsion d’autres. Cette coalition de façonneurs se base sur une conception très floue de nos modes de vie, en espérant attirer et convenir à une certaine sociologie, et ce dans un objectif capitaliste. On peut distinguer deux types d’architectes : les entrepreneurs et entrepreneuses qui inscrivent un projet commercial dans la ville, et la mairie elle-même qui va contribuer avec ses politiques locales directement à ces projets (par un réseau d’aides aux commerçants, un soutien actif et une écoute privilégiée) et indirectement (par le développement de ses transports, la mise en valeur de ses lieux emblématiques et sa communication politique). Cette entente va créer ce qu’on appelle la gentrification : peu à peu, les éléments indésirables de la ville, que ce soit des restaurants populaires ou des individus, seront sortis de l’espace public. Ce phénomène ne se fait pas sans violences.
Par essence, le développement de nos villes se fait avec un amoncellement de violences de classe. Des cafés dont nous n’avons pas les codes, des librairies dont nous ne comprenons pas les directions, des guinguettes dont nous ne connaissons pas les inspirations : il y a d’abord un lifestyle imposé, qui devient hégémonique et contribue à renforcer un système de castes. Ce ne sont pas les épiceries arabes qui colonisent les coins de rue, pas même les primeurs : ce sont les concept stores, les cafés à matcha et les restos de pays qu’on ne sait pas situer sur une carte. Cette hiérarchie de nos modes de vie et donc de consommation, nous le ressentons dans nos chairs : il y a ces magasins dans lesquels nos corps gros ne trouvent pas de vêtements tout comme il y a ces sièges de métro qui ne laissent pas nos cuisses s’étendre, sièges d’ailleurs conçus pour empêcher qu’on s’y allonge. Il y a ces boulangeries pour lesquelles nous marchons plus longtemps car nous pouvons, là, y payer du pain. La ville est façonnée par la domination des corps, à tous les niveaux. Elle dirige nos mouvements sociaux en approuvant ou non des itinéraires, elles enlèvent les individus marginalisés, elles désignent les corps admis et ceux à exiler.
Il y a quelques semaines, on a pu voir deux séquences médiatiques illustrant ce même phénomène de gentrification.
A Saint-Ouen, le maire a mené une véritable guerre contre l’implantation d’un restaurant de poulet grillé, allant jusqu’à faire mettre des pots de fleurs puants devant les portes. Il s’est justifié en s’alarmant sur la santé alimentaire. Bien évidemment, on ne saurait se contenter d’une telle justification. S’interpose-t-on de l’ouverture d’un primeur, alors que les pesticides sont responsables de cancers ? Le problème, ce n’est pas le restaurant mais sa clientèle, une clientèle populaire, racialisée.
Nous avons également eu la communication du gouvernement sur le déploiement policier en marge du match qui a vu le sacre du PSG. En amont de ce match, des jalons bien spécifiques étaient posés. On augurait de violences qui seraient en réalité un choc des cultures, et la police allait être employée en armée protectrice des bonnes gens. Il s’agissait de bouter hors des rues ceux qui n’avaient rien à y faire, trop jeunes, trop pauvres et trop arabes. Cette mise en scène de l’ordre, cette opération de communication, a abouti à la mutilation de jeunes suite à l’usage de LBD.
On peut conclure ce point sur le droit à l’espace en faisant un parallèle avec le fameux Hamza la douane, le terrible, le dangereux bandit du canal Saint-Martin, dont la criminalisation a permis, non seulement de dérouler un discours raciste, mais aussi de légitimer les violences faites aux enfants, violences parentales ou policières, l’État se substituant au bon père de famille sévère et porté sur la « claque éducative » comme l’appelait Bayrou, frappant lui-même un jeune racialisé qu’il soupçonnait de le voler, et qu’il justifiait par sa figure paternelle.
Ainsi, la gentrification est l’autorisation à certains corps d’en fréquenter d’autres, elle n’est pas seulement le tri des commerces et donc de la population d’un quartier, d’une ville. Elle est autant un pillage (une boutique de vêtements en wax tenue par un homme blanc ? Une révolution. Une boutique de vêtements en wax tenue par une femme noire ? Du communautarisme) que l’organisation de la ville à des fins capitalistes et protofascistes. La gentrification n’a pas d’autre horizon que la perpétuation et l’extension du capitalisme, et c’est en ça qu’une gestion autoritaire y est nécessaire. La gentrification ne s’intéresse pas qu’aux murs et à ce qu’on fait entre eux, musique, bouffe ou art, elle s’intéresse à qui le fait, qui y participe, et les mécanismes d’exclusion y sont donc centraux. On instille un culte du corps et des mœurs en les calquant sur le mode de vie bourgeois, on en fait des principes de santé et de culture, et y déroger devient une atteinte à l’État. Le corps gros est soupçonneux, coûteux, le corps maigre est salué, le corps de celleux qui aiment et fêtent le foot est dangereux, et c’est pour eux qu’on efface les restaurants de poulet grillé tout en saluant les initiatives culturelles élitistes. En somme, la gentrification est une mise en urbanisme de l’ordre social bourgeois suprémaciste, un contrôle des corps par l’argent, la culture et la matraque.
La police au service de leur ville rêvée
Ce n’est pas la seule implantation de boutiques et de pratiques culturelles excluantes qui opère un lissage social. Pire, il ne s’agit pas d’ailleurs d’un lissage social mais bien d’une manipulation motivée, organisée. Pour la gentrification et donc le maintien du capitalisme, il faut une intervention violente. On ne peut pas avoir des boutiques coquettes et des cafés élégants tout en laissant évoluer des populations indésirables (« indésirables » n’est pas un terme choisi par hasard : sont indésirables certains animaux, mais également certains profils, notamment dans les fichiers de la police, qui désignaient les personnes arabes ainsi). On assiste à un contrôle des corps par la pratique culturelle, la pratique sociale, et la force. Les contrôles des transports, contrôles des parcs, contrôles policiers, mobiliers interdisant le repos, eau et sanitaires inaccessibles sont autant de moyens permettant d’éluder de l’espace public ceux qu’on ne veut pas y voir. Ce qui concourt à la gentrification, c’est donc bien la police, et la population elle-même.
On peut s’intéresser pour comprendre ce point à la théorie de la société de contrôle. Nous sommes passés par des espaces disciplinaires (école, travail, etc.) puis par des cercles disciplinaires (relations diverses, au sein de la famille, de l’amitié, de la vie associative, militante). Vous modérez votre attitude face à votre auditoire, dans votre cercle, tout comme vous attendez que votre auditoire, votre cercle, le fasse aussi. Nous avons été éduqué à la discipline et à l’ordre, et nous en exerçons les apprentissages quasi réflexes dans l’espace privé et public. Nous nous l’appliquons, et ça se manifeste depuis toujours, jusque dans notre chair (application de rites de beauté, port de certains vêtements ou non, etc.). Nous observons et sanctifions aussi les comportements des autres, d’une part par une certaine idée de la légalité, d’autre part par la probité qu’on y associe. Ainsi, un homme aux allures bourgeoises qui boit un verre en terrasse ne sera qu’à peine remarqué. Un homme au look punk qui boit une canette de bière sur un banc sera noté, observé et peut-être entravé suite à notre propre intervention. Être juge et jugé.e s’alimente, s’entretient, c’est parfois un exutoire. Ce n’est pas conscientisé, tout comme les privilèges, où on peut tout à la fois subir des violences de classe de plus privilégié.e.s et en faire subir à moins privilégié.e.s.
Le contrôle que nous sommes prêts à exercer sur d’autres est préparé en amont, dans le cadre par exemple de la répression des fêtes populaires, par la communication. Quand un gouvernement et un système médiatique, étonnamment entremêlés, parlent des free parties et des squats, des débordements en marge des matchs de foot, ils organisent un discours sécuritaire et autoritaire sous des atours protecteurs. On y adhère car on y trouve une légitimité, une importance voire une survie. On y participe quand sur la voie publique un élément perturbe ce qui est défini comme l’ordre. Ainsi, à Rennes, quelques chiens ont été saisi par la fourrière, suite à la plainte de commerçants, plainte ayant permis le déploiement d’une opération de vidéosurveillance ciblée.
All toutous are petits toutous ?
Le chien est lui aussi un outil de domination sociale. Nous avons les clubs canins, les boutiques qui se multiplient, avec leurs chiens de race, les accessoires coûteux et un nouveau regard sur l’éducation. Avoir un chien bien élevé, qui s’assoit, qui écoute, mais qui a aussi une personnalité attachante, est un nouveau marqueur social. Selon le propriétaire, il diffère. Prenez un homme de la petite bourgeoisie culturelle et un chien à trois pattes, sauvé d’un refuge : quelle émotion ! Prenez un homme qui vit en camion et un chien à trois pattes, sauvé d’un refuge : on commence à comprendre la dynamique. Le chien bien élevé, c’est aussi celui qui sociabilise, qui a des petits copains dans le quartier. Les éducateurs canins s’arrachent les cheveux devant ces préceptes hérités de notre vision d’humains sur la vie animale : non, un chien n’a pas à avoir des potes s’il n’en veut pas. D’ailleurs, le chien a été développé pour vivre avec les hommes. On peut donc là mesurer combien le chien est devenu en réalité un projet, et non pas un compagnon.
A Rennes, la mairie a signé une charte autour des animaux et propose des cours avec un éducateur. Il est donc bien étonnant (non) de voir un tel déferlement d’autorité et de force pour enlever quelques chiens. Le récit de maltraitances animales a tenté de faire une percée, cependant aucune charge n’était engagée avant ni après cette opération, et tous les chiens ont été récupéré par leurs propriétaires. C’est d’autant plus sournois que le site où les chiens ont été emmenés, a lui été ciblé pour son traitement des animaux. Difficile donc de ne pas voir dans cet événement autre chose que l’espoir de condamner à un exil ces personnes qui fréquentent la place avec leurs chiens. C’est une opération coup de poing, une opération de communication, puisqu’il s’agit d’un lieu emblématique de la ville : la mairie rappelle que l’ordre, elle le détient et le manipule, ici comme ailleurs. Notons que, malheur, ça ne marche pas très bien, puisque la solidarité a permis la mise en place d’une cagnotte et la visibilité des associations.
Le chien des personnes à la rue est donc un exutoire pour les autorités, un moyen de pression et un motif de harcèlement par la mairie, par la police mais aussi par la population (avec les plaintes, mais aussi des vols caractérisés de chiens, sous prétexte de protection de l’animal). Le chien est également un prétexte à l’entrave. Son existence empêche l’accès à un refuge pour la nuit ou un refuge climatique, il conditionne les lieux de fréquentation, et c’est admis, présenté comme logique. Le chien permet aussi de catégoriser un homme selon le soin qu’il donne ou non à l’animal, et par sa condition même d’homme à la rue, ce sera plus exigeant. Un homme qui dispute son chien sera nettement plus jugé s’il ne répond pas aux critères de la bonne société.
Si l’animal n’est plus considéré comme un bien depuis quelques années, il semblerait que ça ne concerne pas ceux qui accompagnent les personnes à la rue, qu’on instrumentalise, observe et catégorise.
Nos pratiques de la ville ont un coût social. Quand nous organisons des festivals à la nuit tombée, quand nous nous attardons dans les parcs pendant une canicule, quand nous fêtons la musique, quand nous nous baignons dans un canal, nous participons activement à la mise en exil des personnes marginalisées. Il ne s’agit pas de proposer des choses inclusives, puisque la marginalité est à respecter. Elle n’est pas à résoudre. Il s’agit de faire mieux. De ne pas s’approprier la ville quand elle arrange nos désirs culturels bourgeois. De dialoguer différemment, sans hiérarchie. Et de remettre les toutous à leur place : dans nos petits cœurs tout mous d’amour. C’est bien le seul moment où instrumentaliser ces petits potes, puisqu’ils sont un excellent moyen de parler avec les gens. Ici, j’insère un tope-là à A. et Kira, avec qui j’ai papoté une bonne heure samedi dernier. Une femme qui vit dans le quartier nous a laissé son petit carling le temps d’aller offrir un sandwich à A., et c’est peut-être une image qui pourrait tout résumer : Pablo, le carling trop fier et trop looké, et Kira, crara et merveilleuse, tous les deux entre nous, à nous enchanter toustes (Kira, elle attendait le monsieur qui lui offre un demi-poulet tous les samedis).
Ressources
Gentrification : pourquoi les riches viennent vivre chez les pauvres ? (Contraste(s), Blast)
Contre la gentrification du tag, les graffeurs contre-attaquent (Tracks, Arte)
La « gentrification » : une lutte de classes dans l’espace urbain ? (Anne Clerval, Négation Affirmation)
Rester bourgeois – Les quartiers populaires, nouveaux chantiers de la distinction, d’Anaïs Collet.




Merci beaucoup pour cette analyse très pertinente !