Tant qu'il nous reste des dimanches

Tant qu'il nous reste des dimanches

Ruminer & se défaire

Où je respire, me regarde, marche et fais des pompes.

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Mathilde R.
avr. 27, 2025
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Mercredi 23 avril 2025, 8 heures 47

J’ai constaté que ce n’était plus possible. Je ne me le suis pas dit, non. Je l’ai constaté, comme on constate une fêlure dans une tasse, un rouage grippé dans une serrure. Je ne peux plus ruminer sur ce que j’aurais dû lui dire, ce que je lui dirais, « et si on ne se voyait plus jamais », « et si il n’y avait plus jamais quoi que ce soit entre nous », « et si en fait je m’étais trompée depuis toujours », « il m’a fait du mal », « il ne s’est jamais excusé », « je vais devoir lui écrire un jour que c’est fini », « il faudra que je lui dise ça, mais ça se trouve en fait je ne pourrais pas car ça se trouve c’est fini », et on continue, comme un bruit blanc. Ce n’est plus possible. Déjà parce que c’est perdre énormément de temps, d’énergie et de confort. Ce n’est pas possible, de vivre avec un cerveau en autonomie complète qui s’englue dans une mécanique pareille, une de celles qui pillent la confiance en soi et l’autre, les autres, isolent et aliènent. Ce n’est pas possible de ruminer dans un élan de contrôle et une recherche de certitudes, par essence impossibles à atteindre puisqu’on ne peut ni prévoir ni savoir quoi que ce soit, encore moins dans le rapport à l’autre, à l’altérité, et parce que les ruminations mêmes ne font rien naître. On se noie, on s’épuise, on perd contact avec le présent et la réalité (parce que ce qu’on pense, ce qu’on se dit, ce n’est pas la réalité; répétez-le quand vous vous dites que vous êtes nul•le•s et seul•e•s, ou quand comme moi vous faites et refaites et défaites une relation, et donc une affection). C’est un engrenage égocentrique, puisque tournant autour de sa propre perception, et illusoire, puisque faux, donc. Ensuite parce que ce n’est ni honnête ni mature. Être humain, c’est chercher constamment un équilibre entre nos médiocrités et nos moments de grâce, faire relation comme on peut avec nos inconforts et nos tendresses foudroyantes. Je l’oublie totalement avec lui et m’appuie sur une perfection linéaire, chimérique. J’ai donc par ailleurs moi aussi des choses à me reprocher, je m’en suis excusée platement à plusieurs reprises, j’ai fait des efforts sur divers plans, d’accord, et ? Et ? Est-ce que ça m’autorise à garder des rancœurs dans les poches, les rend légitimes et constantes ? Et au-delà de ça, quelle serait ma réaction si je devais continuer à payer pour des maladresses, des conneries ? Si c’était de façon irrémédiable et amère dans la balance, comme quelque chose à prendre en compte dans chaque circonvolution de la relation, même là, dans d’hypothétiques retrouvailles et une hypothétique disparition ? On tient là encore autre chose : le « Et si ». J’ai cru le voir au parc il y a quelques jours, j’ai fui puis regretté, plissé les yeux sans succès vers cette silhouette. Encore, de l’hypothèse, « Et si c’était lui, et si on s’était croisé, et si et si », encore et toujours ces « est-ce que », ces « et si ». On ne peut pas refaire le passé, on ne peut pas organiser le futur. Il n’y a que maintenant. Un maintenant à moi, matin vaguement printanier au ciel bleu. Les trottoirs sèchent de la pluie de la nuit, mes muscles du sport costaud de la veille, et je grandis. Je regarde mes erreurs, mes obsessions, mes peurs. Je relis ces lignes, mon carnet du matin. Je constate, encore. Qu’après avoir dit stop, me pencher sur tout ça revêt un caractère ridicule. J’ai tapé il y a même pas une heure son nom, et dans la seconde c’était inconfortable. Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai refait ça. Une fois ou deux, j’ai essayé, et n’en résultait rien de bien fameux. Pas dans les potentielles informations, mais dans ce que ça suscitait en moi. Comme si j’essayais de faire des liens avec ma propre vie, y cherchait la preuve d’un désintérêt, d’un désamour. Et quand on est dans cet état d’esprit, on trouve. Alors stop, j’arrête. Je suis arrivée au bout de ce cycle. J’ai vécu ce que j’avais à vivre là. J’ai appris ce que j’avais à apprendre de cette souffrance, j’ai éprouvé mon besoin de contrôle, d’assurance, de réassurance, mon intolérance à l’instabilité, à l’incertitude. J’ai vu aussi combien j’avais changé, noté combien j’étais capable de réflexion, d’introspection, d’établir des dialogues, de cheminer. Je me défais de tout, sauf de ce coeur bon qu’à aimer. Je me libère. C’est bon, maintenant. Stop. C’est terminé.

J’ai donc entamé un travail sur ✨les ruminations ✨. Faisons un parallèle rapide. Les ruminations au sujet de cette relation traitent toutes du rejet, de l’abandon, de la rancoeur, de la colère, etc. A aucun infime moment j’imagine qu’il y a de son côté une quelconque pensée à mon égard, et encore moins positive, une impatience, un espoir, une joie, un désir, alors que maintenant que j’y pense, je me dis que c’est ça, le scénario le plus probable. On en arrive à ceci : on se replie dans des hypothèses pessimistes et fausses car de base biaisées par des faiblesses (on le répète : ce qu’on pense n’est pas la réalité, et c’est d’autant plus vrai lorsqu’on parle de la relation à l’autre, aux autres. Dans 95% des cas, les gens ne nous veulent que du bien et de l’amour, ne formulent aucunement les jugements qu’on s’imagine). Et parce que ressasser la souffrance (notons : on ne rumine jamais ce qui est heureux), l’entraîne et la fortifie, c’est un engrenage. Maintenant que c’est là, on fait quoi ?

  • On constate qu’on rumine, et pour ça, on peut se poser trois questions :

    1) est-ce que depuis que je pense à ce souci, une solution est apparue ?

    2) est-ce que depuis que je pense à ce souci, je me sens mieux ?

    3) est-ce que depuis que je pense à ce souci, j’ai pris du recul, j’y vois plus clair ? 

    Si on répond honnêtement « non » à ces trois questions, banco, on n’est pas en train de réfléchir mais de ruminer, de ressasser !

  • Écrire ses ruminations est un bon moyen de les évacuer. Alors qu’on peut repenser les mêmes choses en boucle pendant des heures et des heures, le jour, la nuit, sur quelques semaines, dès le réveil, on ne les écrit pas avec la même insistance. Mon outil préféré pour ça, c’est le carnet du matin. Pendant mon petit-déjeuner, j’écris de façon libre, intuitive. Je laisse le flot de mots se poser. Trois pages en général, une quand c’est un jour de salariat et que je suis un peu plus pressée par le temps. Et le résultat est déjà là : je ne reviens pas autant sur le sujet que dans mon esprit, ce qui fait que… le sujet ne revient plus non plus autant dans mon esprit. Écrire permet de remettre les choses à leur juste place, d’évacuer. On se fiche de mal écrire, mal dire, raturer, refaire les mêmes phrases sur le même sujet. Il s’agit de tout dire en bloc, et sans effort, on passe à autre chose. Pour ma part, ces carnets sont destinés à être jetés, donc j’y vais franco. Je dis mal, avec des gros mots, je dis tout. Et la magie opère : je dis une fois, deux peut-être, et c’est fini. Ce n’est plus en moi, en boucle.

  • On bouge. On marche. On s’active. Le mouvement est, encore, un allié. Là, je vous écris en regardant l’heure puisque, le ciel bleu, l’enfant de compagnie, les prairies pas loin : allons prendre l’air.

  • La cohérence cardiaque m’aide énormément. Je pense que je suis même retombée dans les ruminations parce que j’ai été moins assidue lors de ma semaine de salariat. Je vous renvoie sur la fiche Wikipedia de la pratique, connue grâce à ma psychiatre, qui me permet donc d’appuyer sur ce point : consulter un•e professionnel•le est nécessaire quand il ne s’agit pas d’un seul stress ou souci.

  • Tant qu’à faire, allons-y, je mets mes gros sabots et hop : la méditation, c’est super. Je reprends là aussi avec assiduité, c’est une pratique que j’avais délaissé il y a des années, mais encore une fois : si on est en train de se noyer, on consulte. Ces outils ne sont que ça : des outils.

  • On rumine la joie. Le soir, dans son lit, on refait la journée, du réveil au coucher, en notant chaque chose sympa. Le pain trop bon du petit-déjeuner, le thé parfait, la douche qui réveille. Tout. On s’y baigne.

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